t u r n   o v e r

 

 

 
         

 

 

 

   
Chose publique 

 
         
La crapulerie contre la vertu autour de l'an 2000  
 
 
         
         
         
           
    En 1991, il y a eu un échange entre Adreba Solneman et Jean-Pierre Voyer. Au début de cet échange, une partie en a été publiée, alors, par Jean-Pierre Voyer dans un journal appelé ‘l’Imbécile de Paris’.

Quelques années plus tard, le même Jean-Pierre Voyer republia la partie de l’échange qu’il avait rendue publique dans ‘l’Imbécile de Paris’, mais sans publier la partie qui n’avait pas figuré dans ce journal. Il y avait là une falsification indiscutable de l’échange, aggravée par le caractère délibéré de cette dissimulation. En effet, l’échange en entier avait été publié entre-temps par la Bibliothèque des Emeutes, envoyé à Voyer, et son éditeur Karl von Nichts affirme en avoir discuté avec Voyer avant de publier l’échange tronqué. La partie dissimulée par les deux complices contenait en particulier une longue lettre où toute la théorie de Voyer était critiquée de fond en comble.

Le détail de cette affaire a été suffisamment étalé pour que chacun puisse facilement se rendre compte de la volonté manifeste de Voyer de dissimuler une critique à son égard. Il y a eu des centaines de pages de récit, d’insultes et d’argumentations émises de part et d’autre. Dans le cours de cette dispute, Voyer, du reste, a été accusé d’être responsable, directement ou par ses suivistes interposés, d’une assez grande quantité d’autres actes qui ont été estampillées « falsification ».

Cette dispute peut se caricaturer dans une opposition entre crapule (Voyer) et vertu (Adreba Solneman). Cet aspect-là du problème mérite un bref regard. Il est d’abord intéressant que les deux partis aient accepté ce rôle.

Adreba Solneman a accepté, de fait, le rôle de la vertu, qui est quand même le beau rôle, mais c’est loin d’être une évidence. La vertu est en effet dotée d’une positivité qui s’oppose à la négativité, alors que le discours d’Adreba Solneman se réclame d’une certaine négativité. Les raisons d’Adreba Solneman sont assez simples.

La cause même de son interpellation de Voyer, en 1991, avait été le débat public et la critique de la théorie de Voyer, qui semblait nécessaire. C’est parce que, dans le parti des pauvres modernes, l’absence de critique et de débat public est une des principales raisons de cette pauvreté, qu’il s’agit de créer, le plus clairement possible, des situations où les pauvres peuvent prendre les contenus de leurs projets pour objet. L’urgence d’une telle assemblée souffre peu de discussion sur la forme, qui ne devrait figurer là qu’en préalable, puis dans son rapport au but. Mais d’une manière générale, les principes de vérité et d’honnêteté devraient ne même pas être à discuter, tant ils sont une perte de temps, et un détournement des buts plus substantiels dans le parti de la vérité. Sauf exception, un manquement à ces principes formels de base n’est qu’une manœuvre dilatoire contre le débat de fond. La position de vertu peut ici s’accorder avec celle du négatif pour peu qu’on appelle vertu le principe qui permet d’aller à l’essentiel, parce que la triche sur les formes est considérée comme une manœuvre ennemie. La vertu est ici le principe de l’extrême rationalité.

Jean-Pierre Voyer a plus difficilement endossé le rôle de la crapule. Pour un tricheur, ou un falsificateur, s’il est démasqué, la substance de son discours risque toujours d’être marquée du sceau de la non-crédibilité. Il y a sans doute là une somme de préjugés – car on peut tout à fait imaginer quelqu’un qui ment sur des détails formels mais qui est parfaitement pertinent sur le fond – mais elle est difficile et laborieuse à écarter, et elle donne une image très mauvaise, aussi bien par rapport aux autorités intellectuelles qui peuvent valider l’intérêt de Voyer, qu’auprès de beaucoup de jeunes, de pauvres, et de la partie du public qui cherche simplement une radicalité. Pour toutes ces cibles, qui semblent bien visées par Voyer, la vérité reste un présupposé du discours, et tricher ou falsifier voile même ce qui n’est pas accusé.

Les voyéristes et Voyer ont donc eu trois attitudes par rapport aux rôles ainsi distribués, et qui paraissent fort bien acceptés, à cela près que certaines des attitudes mettent en cause les valeurs attribuées à ces rôles :
 

 

 


1) La première défense a d’abord consisté à dire que tout ce qu’avait fait Voyer n’était pas une crapulerie. Voyer pratiquait certes des entorses à la probité, mais ces entorses n’étaient pas graves. C’est au contraire la pose vertueuse qui était un peu ridicule. En tout cas, la barre était mise trop haut par Adreba Solneman, puis par les téléologues qui lui ont emboîté le pas. Le camp de Voyer s’ingénia ainsi à minimiser des falsifications : on peut par exemple fausser quelque chose pour rire ; dans ce cas, peut-on encore parler, sans tomber dans un certain ridicule, de falsification ?

Il s’agissait ici de dire que rien de grave n’avait été commis, et que le niveau de vertu ne devait pas être trop élevé. Sous-entendu, tout le monde commet de petites infractions, heureusement du reste, compte tenu de la société à laquelle nous sommes soumis. Etre trop rigoriste est contraire à notre façon de vivre, un peu de rondeur, de ruse, et de progression au juger allié à un certain sens de l’humour permet de mieux prendre la mesure de ce qui nous entoure. Contre cette attitude Adreba Solneman et les téléologues ont trouvé que ce degré de permissivité n’était pas suffisant pour garantir le débat qu’ils croyaient nécessaires entre les pauvres aujourd’hui.


2) La deuxième défense a été de soutenir que la crapulerie apparente est certainement plus vertueuse que la vertu apparente. Cette argumentation, tenue par le seul Weltfaust, soutenait en gros que la vertu était toujours une pose, une hypocrisie, un jésuitisme, et que derrière cette vertu, il y avait au contraire des buts cachés, et une grande volonté de manipulation. Le fait lui-même n’était plus déterminant, mais ce qui était déterminant était l’intention. Or l’intention de Voyer aurait été pure, même si son action avait été maladroite par désinvolture ; tandis qu’Adreba Solneman guettait avec jalousie son contradicteur, et tentait seulement de profiter de toute l’inadvertance magnanime de Voyer. Dans ce plaidoyer, la vertu devenait plus crapuleuse que la crapulerie, et la crapulerie devenait plus vertueuse que la vertu. Cette thèse avait pour inconvénients d’une part qu’elle est une spéculation sur les intentions de la partie adverse assez difficile à vérifier, et qui est d’ailleurs restée invérifiée, et qu’elle doit arriver à des extrêmes qui finissent par défier toute logique. Ainsi, Weltfaust accusa les téléologues d’être des falsificateurs parce qu’ils accusaient Voyer et les voyéristes de falsification. Même s’il ne s’était trouvé aucune falsification chez Voyer, il s’en faut de beaucoup de traiter quelqu’un de falsificateur parce qu’il traite quelqu’un de falsificateur.

Le comble de cette tentative d’inversion des rôles, calquée un peu facilement sur une critique de la morale chrétienne, est un argument du type : les violés deviennent violeurs, les victimes deviennent bourreaux, les falsifiés deviennent falsificateurs. Ceci voudrait en effet dire que dès qu’un tort est fait à quelqu’un, il devient par là même suspect de commettre le même tort. C’est un exemple de généralisation absurde, mais qui s’insère bien dans la lignée fantasmagorique de cette ligne de défense.


3) La troisième défense est en fait une contre-attaque. Elle dit, grosso modo, qu’on a raison d’être une crapule. Elle s’appuie sur la négativité inhérente à la crapulerie, pour amalgamer la « mauvaise » négativité, celle qui donne une mauvaise image, avec la « bonne » négativité, celle qui donne une bonne image. La défense ici est dans l’impudence et dans l’esbroufe. C’est en même temps sa limite : elle n’est qu’une diversion, qui permet de gagner du temps, en étonnant, mais à terme cette transformation de la crapulerie en vertu ne peut pas se soutenir.

Voyer et les voyéristes ont toujours été tentés par cette ligne de défense. Si sur le coup l’absurde ne se voit pas, il est tout à fait patent dès qu’on prend un minimum de recul. Ainsi, ce parti a prétendu en 2004 à une ‘Leçon de falsification’, commettant une falsification revendiquée, pour se disculper ainsi par l’exemple d’autres falsifications qui n’auraient été qu’imputées. Outre que cette « leçon » les oblige à endosser d’être des falsificateurs, au moins une fois, mais une fois pour toutes, elle ne parvient en rien à prouver que les falsifications précédemment imputées l’auraient été à tort. Au contraire, elles confirment que ce parti est capable de falsifier, et qu’il est donc susceptible de l’avoir déjà fait auparavant. Le parti adverse a beau jeu de souligner que lui, en aucun cas, n’aurait eu recours à une pareille défense, parce que même une falsification pour l’exemple reste préjudiciable, indépendamment de l’exemple.

De même, le parti de Voyer a soutenu qu’on aurait le droit de censurer et falsifier les « cons ». Mais comme la désignation du « con » est subjective, la frontière entre cet argument et son abus ne se laisse pas tracer : si on veut falsifier quelqu’un, il suffit de dire qu’il est « con ». Tant qu’il n’y a pas de définition objective du « con », il ne peut y avoir aucun droit à falsifier quelqu’un sous prétexte de cette appellation.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    La disparité de ces lignes de défense de la crapulerie, qui ont aussi tenté de s’associer, est bien plus préjudiciable à la crédibilité de la défense que chacune d’entre elles. L’image de la crapule, en l’occurrence Voyer, en ressort comme confirmée, tant on a l’impression qu’il improvise des justifications, qui peuvent même être contradictoires, et qu’il louvoie de l’une à l’autre, non pas préoccupé à rétablir la vérité, mais uniquement concerné par l’image qu’il donne auprès d’un public qu’il estime souvent plus sensible à l’épate qu’à la vérité. L’une des principales difficultés qu’a rencontrée le parti de la crapule dans cette dispute, c’est en effet que le parti de la vertu a lié sa cause à la vérité, et que la parti de la crapule ne lui a pas disputé la vérité comme but général, et comme principe primordial. Car la principale accusation d’Adreba Solneman, à savoir que Voyer est une crapule parce qu’il refuse de répondre aux critiques qui sont adressées à sa théorie, est restée entièrement valide. Tant qu’il s’abstient d’affronter les objections théoriques du parti de la vertu, tant qu’il s’abstient de mettre en jeu la vérité de sa théorie, leur dissimulation ne peut apparaître que comme un manifeste du parti de la crapulerie.

 

 

 

 

 

Texte de 2007

     
         

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