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3. Le sens de révolution pour la téléologie moderne
est différent de celui qui s’est installé dans l’usage. Révolution n’a
de sens téléologique que dans l’histoire. C’est donc un moment du débat
où la totalité est prise pour objet, où la représentation de la
totalité, le monde, est remise en cause.
Actuellement, un débat sur la totalité n’est pas envisageable sans la
participation de tous les pauvres. Une mise à plat de tous les reliefs
légués par les deux siècles précédents est nécessaire. La révolution est
donc, pour l’instant, une dispute ouverte à tous. Mais pour que tous les
pauvres puissent participer à un débat, il faut en créer les conditions.
Ces conditions sont créées par les plus pauvres eux-mêmes. Si toute
émeute, toute insurrection, n’aboutissent pas à une révolution, toute
révolution passe toujours par au moins une émeute, en tant que moment où
les pauvres ne connaissent pas d’autre autorité que leur propre
négativité, et par au moins une insurrection, qui est un dépassement de
l’émeute.
L’affrontement est une condition sine qua non de la participation
possible des plus pauvres au débat de tous. Encore faut-il que cet
affrontement réponde aux possibilités d’un débat où les pauvres
généralement interdits de parole puissent s’exprimer librement. Dès les
prémices d’une révolution, émeute, puis insurrection, la révolte des
pauvres n’est pas l’effet de subtils stratagèmes et de trucages
propagandistes, où les pauvres sont manipulés ; elle est au contraire
une critique de la hiérarchie, du silence, de l’ordre établi,
c’est-à-dire de tout ce qui est là, aujourd’hui, Etat, marchandise,
information dominante. C’est pourquoi toute émeute moderne paraît un
début possible à une révolution.
Dans la conception de l’histoire où le négatif joue le rôle moteur, une
émeute est davantage un moment historique qu’une guerre mondiale. Les
guerres dites mondiales ne sont en effet que des conséquences de
révolutions, comme la pluie après l’orage, mais les émeutes sont les
éclairs, qui parfois initient des orages, parfois non. C’est l’influence
sur le débat de l’humanité qui fait la hiérarchie des faits selon
l’histoire : une émeute peut changer le monde, une guerre mondiale ne
peut changer que le monde de la domination, c’est-à-dire la sphère
gestionnaire, qui n’est qu’une partie du monde.
De la même manière, parce qu’il a été à ce point utilisé comme
décoration – au sens Légion d’honneur – de pacotille et d’esbroufe, le
terme révolutionnaire trouve dans l’acception téléologique une exigence
accrue, mais logique, par rapport à toutes les acceptions antérieures :
n’est révolutionnaire que celui qui fait la révolution. L’acception
antérieure, qui permettait d’être révolutionnaire à ceux qui sont
favorables à la révolution, ou qui ont l’intention de la faire, a permis
aux usurpateurs et menteurs de n’avoir à fournir aucune preuve de cette
distinction honorifique. Alors que « révolution » indique l’avenir à
partir du présent, « révolutionnaire » indique le passé à partir du
présent. Le parti de la récupération a réussi à égarer de multiples
occasions de révolution, et à rendre odieuse la révolution en la
séparant de l’insatisfaction, de l’exigence, et du but, en se prétendant
révolutionnaire.
Notre connaissance des révolutions est très insuffisante. Les
principales révolutions ont laissé peu de possibilités de retracer les
débats. A part pour la dernière révolution en date, la révolution
iranienne, il y a peu de moyens pour reconstituer les événements ; même
pour la révolution iranienne, les moments du débat sont presque
entièrement masqués aujourd’hui et le discours des pauvres en révolte,
les gueux, est soit censuré et étouffé, soit complètement déformé. En
1979, les rues de Téhéran regorgeaient de la plus abondante littérature.
Rien de ce riche compte rendu de la pensée la plus dilatée du siècle
dernier ne nous est parvenu.
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5. Partis du ici et maintenant, nous sommes donc
remontés dans le temps pour comprendre le débat sur l’humanité, selon ce
que la révolution iranienne avait indiqué. Il était facile de
sélectionner la révolution russe comme la révolution précédente. Car
elle appartient à une période du passé où le parti ennemi n’avait pas
encore brouillé l’importance des événements. Sans doute, face à la
Grande Guerre, il apparaissait déjà que la hiérarchie des valeurs
ennemies privilégiait le nombre de morts de cette boucherie à
l’intensité du débat qui l’avait largement provoquée, et que la
tentation de substituer le carnage à la dispute était d’autant plus
séduisant, que c’est un moyen de contrôler les pauvres, un acte typique
de contre-révolution. Mais c’est avec la grande guerre suivante que
cette technique devint facile et systématique.
En tout cas, la révolution russe, contrairement à la révolution
iranienne, reste clairement désignée pour tous, même si les
interprétations varient. La difficulté avec la révolution russe est
plutôt de reconstituer les faits, que les manipulateurs professionnels
ont travaillés depuis le départ. Si aujourd’hui l’information dominante
sait dissimuler l’arbre de la révolte dans la forêt des faits divers, il
y a cent ans elle n’hésitait pas à occulter ou à travestir les faits. Et
comme la contre-révolution russe s’est emparée de la restitution de la
révolution aussitôt qu’elle a éclaté, le corpus de faits qui la
constitue est presque entièrement rédigé par l’ennemi.
Instruits par la révolution iranienne, nous avons cherché l’extension de
la révolution russe dans le temps et dans l’espace. Dans le temps, elle
semble avoir commencé à l’époque de la révolte d’Odessa, en 1905, dans
un premier acte qui a sans doute été assez court, et être allée dans sa
vague principale, de 1917 jusqu’à la défaite des conseillistes
allemands, en 1924. Il reste de nombreuses vérifications à mener :
est-ce que la Commune de Canton, en 1927, en fait partie ? Et la « révolution » mexicaine ? Et que savons-nous véritablement des autres
révoltes de ce temps-là ? Dans l’espace cependant, l’épicentre de la
révolution russe est l’Europe, de Turin à Petrograd et de Kiel à Kiev.
Le contenu de la révolution russe est peu connu, parce qu’il est presque
entièrement recouvert par la contre-révolution russe, en première ligne
bolchevique. Et c’est essentiellement par la contre-révolution, son
activité intense, sa peur, et son revanchisme, que l’importance de la
division que révélait cette révolution nous est connue. Car le parti de
la répression et le parti de la récupération se sont mis d’accord pour
une division du monde dans lequel les pauvres se tueraient enfermés en
nations ennemies, et débattraient en bloc, enfermés dans un prolétariat,
contre tout ce qui était hors de cet enclos inventé par des idéologues
et gardé par des policiers. Mais ce qui apparaît des fêtards de
Petrograd, et des insatisfaits, en Allemagne et en Italie, laisse
deviner que le débat n’a pas été, d’abord, aussi simple à récupérer,
pour les bolcheviques et sociaux-démocrates. Car c’est une immense
bouffée d’aliénation qui était déjà en cause dans l’explosion autour de
1917, et la trace de cette aliénation se lit jusque dans les idéologies
nationales-socialistes des staliniens et des nazis, dont la guerre a été
la plus grande répression de pauvres connue à ce jour. Une analyse plus
précise manque encore pour bien comprendre, à la lumière de cette
explosion, la guerre de 1914-1918.
Toute l’époque qui sépare cette révolution de celle en Iran est marquée
par l’écho de cette grande dispute dont l’épicentre a été la Russie. Il
y eut certainement d’autres conflits où les pauvres se sont engagés, qui
ont eu une importance dans ce siècle. Mais, que ce soit la guerre
d’Espagne, les soulèvements anticoloniaux entre 1945 et 1965, ou les
insurrections antistaliniennes en 1956, ce n’est pas le monde qu’ils ont
secoué, comme la révolution au moment de l’insurrection russe de 1917.
De même, les principales disputes du XIXe siècle n’atteignent jamais le
monde, que ce soit la Commune de Paris, les « révolutions » de 1848,
voire de 1830. Aucune de ces grandes révoltes ne voit clairement les
pauvres participer au débat sur la totalité : battus avant d’avoir
mesuré l’étendue de leur perspective, comme la Commune, ou à la traîne
de leurs récupérateurs qui, comme en 1848, volèrent les barricades, ils
sont des combats d’arrière-garde de la révolution française.
La révolution française est encore plus distincte que la révolution
russe, parce qu’aussi bien les gestionnaires chassés, les nouveaux
gestionnaires, et les gueux s’accordent à la reconnaître. De même, son
étalement dans le temps et dans l’espace a des limites plus précises que
celles de la révolution russe, et beaucoup plus précises que celles de
la révolution iranienne : le domaine de cette révolution est la France
seule, et sa durée va de 1787 ou 1788 à 1795, probablement pas au-delà.
Pour la révolution française, ses événements sont pour ainsi dire
impossibles à reconstituer, l’ennemi ayant occupé et pollué toutes les
sources qui n’ont plus que le fade goût de son eau dans ce vin robuste
et goûteux qui a râpé les palais de la planète. De même, les disputes
sont encore plus ensevelies et les déchirures principales encore moins
livrables à la publicité que ce n’est le cas pour la révolution russe.
Mais le respect pour l’ordre de la société, la puissance et la
crédibilité de la religion, la nécessité de la servitude, et la capacité
à tenir le débat sur le monde dans le salon, ont été à ce point ébranlés
que ces fissures, malgré d’incessants efforts, ne sont pas aujourd’hui
colmatées.
Comme la contre-révolution russe, la contre-révolution française est
encore en cours. Elle est étagée en plusieurs rangs, qui vont des
Jacobins jusqu’aux marxistes, en passant par les romantiques, les
libéraux bourgeois, les héritiers des Lumières et toute la philosophie,
jusqu’à son achèvement par Hegel, toutes les sciences positives,
mathématiques et physique actuelles comprises, et toute l’explosion de
la connaissance universitaire au XXe siècle, dans la néophilosophie, la
sociologie, la psychanalyse, l’histoire, et toutes celles qui ont
champignonné en se subdivisant, de la biologie jusqu’à la physique
nucléaire en passant par la sophrologie. La contre-révolution française
commence seulement à faiblir, à s’épuiser, trop loin de sa base. Mais le
vent de la fureur de ces quelques mois de dispute a poussé ses ennemis
jusqu’à aujourd’hui. De sorte que la contre-révolution française paraît
aujourd’hui aussi puissante et présente que la contre-révolution russe ;
quant à la contre-révolution iranienne, elle ne fait que sortir du
berceau, et reste si peu visible qu’elle paraît encore presque
négligeable.
Cette représentation des contre-révolutions, la nécessité de développer,
au-delà de la répression, des formes de récupération si complexes et si
profondes, donne l’idée de la puissance de la déflagration que nous
appelons une révolution.
Partis de la révolution iranienne, nous spéculons sur le thème du débat
de ces deux autres grands événements en les déduisant de la profusion de
notre temps. La révolution russe est d’abord une interrogation
fondamentale sur l’aliénation : fort supportable jusque-là, à peine
évoquée dans le siècle précédent, l’explosion de la pensée sans
conscience a modifié l’organisation des humains, par la révolution ; le
débat de ce moment a donc porté directement sur l’organisation de la
société, et indirectement sur les flots de pensée qui s’échappaient hors
des consciences et hors des barrières posées par la société. La
révolution française avait aussi inscrit l’organisation de tous les
humains à son ordre du jour ; mais dans son désordre profond, elle a
ouvert une tranchée que les récupérateurs du monde entier s’appliquent à
refermer depuis : la mise en cause de la religion. La religion est
justement une concentration de l’aliénation avant la révolution russe.
Aujourd’hui, dans l’onde de choc de la révolution iranienne, à moins
d’appeler religieuses toutes les manifestations où la croyance et
l’infini se rejoignent, la religion se révèle n’être qu’une des formes
archaïques de l’aliénation, car la religion est un concentré
d’aliénation puissamment investi par la conscience, ce qui dissimule sa
dimension anti-historique, anti-humaine.
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7. Il est tentant de remonter le temps, et
d’essayer de construire la ligne du passé cassé, où chaque cassure
serait une révolution. Mais à la révolution française notre
investigation se limite. Au-delà, toutes les connaissances, et la
compréhension nous manquent. La conception théorique de la révolution,
issue de la révolution iranienne, s’appuie sur deux grands principes
convergents : la conscience de l’histoire comme débat de l’humanité dont
la révolution est le moment culminant, et la capacité de reconstruire
l’événement selon le point de vue de ce débat, après l’avoir extrait du
compte rendu de la contre-révolution, et l’avoir réinterprété. Avant la
révolution française, le débat suprême de l’humanité semble exclure les
pauvres, et être limité géographiquement à une partie du monde ; les
faits de révolte ne subissent aucun contrôle fiable ou élucidable, et
sont si épars et partiaux que les conclusions qu’on pourrait en tirer
mettraient en cause la méthode même.
Nous ne pouvons que supposer une révolution aux alentours de 1650, en
Europe. A ce moment-là se termine la guerre de Trente Ans, si
meurtrière, qui achève officiellement la révolte des gueux des Pays-Bas.
C’est également là qu’a lieu le renversement et la décapitation du roi
d’Angleterre, événement qualifié de révolution. En France, la même
époque a permis le plus étrange mouvement social, dont l’élucidation est
restée très fragmentaire, la Fronde. Mais comment ont grondé les
campagnes, et quels débats la scission religieuse entre catholiques et
protestants n’a pas réussi à masquer, c’est ce qui reste inconnu, et
c’est ce qui permettrait de vérifier s’il s’agit bien là d’un de ces
moments où l’humanité a changé de direction, suite à quelques hardies
décisions du débat qui représentait son assemblée générale.
De même, habitués à une vision historique – entièrement façonnée par
l’ennemi –, nous supposons bien un grand débat à l’origine ou aux
alentours, ou au milieu de ce qu’on a appelé la « Renaissance »,
peut-être au milieu du XIVe siècle, au début du XVe, ou aux alentours de
la date mythique de 1492, et où la scission de l’idéologie chrétienne
dominante, en 1517 avec la proclamation de Luther, aurait introduit
l’harmonie entre une récupération moderniste et une répression qui s’est
donné libre cours lors des guerres de Religion. Car au-delà de
l’importance émerveillée que feint d’en avoir l’ennemi, cette
Renaissance ressemble bien à une brusque échappée d’aliénation, ne
serait-ce qu’à travers sa si vantée production culturelle, qui est
généralement un des premiers succès, les plus applaudis, des
contre-révolutions ; de même, la religion, et donc la forme la plus
accessible de l’aliénation, se trouvait fortement en cause. Cependant,
cette « Renaissance » a semblé être plutôt un débat entre les vainqueurs
d’une révolte, des récupérateurs et des répresseurs ; il manque les
traces consistantes d’une mise en cause qui aurait concerné au moins le
monde occidental en entier, et à laquelle auraient participé les gueux,
qu’on ne verra nommément apparaître qu’à la toute fin de cette période,
aux Pays-Bas. Depuis, d’ailleurs, cette « Renaissance » tant encensée
par les conservateurs n’a jamais été désignée comme une révolution. Elle
porte, en effet, tous les attributs de la contre-révolution, sans aucun
signe de ce qui la déclenche : une révolte ouverte.
Pour cette époque, nous sommes encore plus démunis, et nos suppositions
paraissent encore moins assurées que pour les constructions, plus
solides, des cinq derniers siècles. Remonter plus haut encore, dans le
passé, relève par conséquent d’une spéculation trop hasardeuse pour que
nous nous y risquions, tout amateurs de spéculations, même hasardeuses,
que nous sommes.
Et puis la révolution de l’avenir a toujours eu pour nous la priorité
sur celles du passé.
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